Manifestations lycéennes 2018 ou les premières fois.

Le mercredi 5 décembre était le jour de mes premières fois. Remise en contexte: les lycéens suite à la réforme du bac et l’utilisation de la plateforme “Parcoursup” pour accéder aux études supérieures sont dans la rue. De plus le mouvement des gilets jaunes comptabilise déjà 3 actes, les forces de l’ordre sont donc déjà échauffées et suivent de près ce mouvement. Après quelques dégradationss la veille, le mouvement de grève s’accentue le lendemain et ne va cesser de se propager en France.

Je n’étais pas un grand manifestant (et ce n’est pas encore le cas), je n’avais donc jamais fait l’expérience de manifestations musclées. Mais ce jour là après plusieurs mois d’entraînement à la photo sur divers sujets, je me suis dis que “j’y vais, les manifestations lycéennes seront les premières manifestations que je vais prendre en photo”. Je me prépare comme si je partais skier, veste de ski, écharpe et mon boîtier bien sûr. Petit détail de matériel, j’utilise depuis le début un objectif fixe 20 mm. Ce matériel est compact, discret et se glisse partout. Mais le revers de la médaille est que c’est du matériel adapté pour prendre des photos relativement proche du sujet ( il n’y a pas de zoom). C’est donc un matériel qui permet de rentrer assez facilement dans son sujet, puisqu’il faut s’en rapprocher assez pour déterminer facilement quel est le sujet principal. Sinon cela donne des photos générales.

Je me motive, j’ai un peu le trac, je ne sais pas comment je vais être accueilli, comment m’y prendre , ni même ce que je vais voir . Je me motive, après tout plein de gens font ça! Alors j’y vais! Lorsque j’ouvre la porte qui donne sur la place Arnaud Bernard en début d’après midi (Toulouse), je ne sais même pas où aller. Je pars donc en direction du lycée le plus proche, il ne me faudra pas 5 minutes de marche pour apercevoir les premiers policiers. C’est parti! L’excitation monte déjà!

2 minutes après je suis devant le lycée et un léger nuage de lacrymo se diffuse. La première image du jour est là! Les lycéens tous entassés les uns sur autres protégés ou emprisonnés par ces grilles en fer où trône la devise de notre pays. Et si cela ne suffit pas à les contenir, le voile grisâtre du gaz lacrymogène, lui, le pourra peut être.

Et pourtant non, cela ne contient que les moins téméraires, les autres ne sont déja plus là. Je découvre aussi que pendant les manifestations la vie continue. La vie n’a que faire des demandes de certains, elle continue. Les gens veulent manger!
-“Comment cela il y a du grabuge dehors……. alors faisons nous livrer!”

Ce jour là, je rencontre les acteurs principaux des manifestations. Les manifestants tout d’abord qui ce jour là mèneront une danse énergique et désorganisée et pour les accompagner les forces de l’ordre. Dans les rôles secondaires, la presse, les médics et les photographes. Tout ce petit monde n’a pas la même implication dans l’action. Ils n’ont pas tous les mêmes intérêts non plus. Mais j’écrirai sur cela plus tard.

Un peu à la traîne, je suis les CRS qui, tels le piston d’une seringue, poussent les manifestants le long de la rue Alsace-Lorraine vers la station de métro Esquirol. Pour cela, ils avancent en ligne et tirent en direction des lycéens des grenades lacrymogènes et des grenades assourdissantes. Le cocktail est très efficace, il stimule une bonne partie de vos sens! Les yeux pleurent, la gorge se noue, le nez pique, les oreilles sifflent, bref comme un bon rhume en 2 minutes. Les journalistes à qui j’adresse la parole ce jour là sont outrés que les forces de l’ordre en viennent à utiliser de tels moyens contre, rappelons le, des individus qui pour la majorité ne sont pas…. majeurs. Soudainement sur le “Pont-Neuf” les forces de l’ordre s’arrêtent. Le mur s’imperméabilise, personne ne peut revenir vers le centre ville. Les lycéens sont donc bloqués sur la rive gauche de la Garonne. C’est la première fois qu’en prenant des photos j’ai eu peur, peur de ce mur. Je ne comprends pas pourquoi je n’aurais pas le droit d’aller dans une partie de la ville qui m’intéresse. Cela peut sembler dérisoire mais c’est alors la première fois de ma vie que je vais devoir choisir délibérément d’aller à travers une ligne de forces de l’ordre, ceux là même qui me déconseillent fortement de le faire. Alors je me motive et une fouille plus tard je passe cette ligne de CRS. Comme les CRS s’arrêtent, l’atmosphère se détend. La réalité n’est plus la même. Relaxés par cet accalmie, l’âge des manifestants ré-apparaît alors. Il est de nouveau possible de se rendre compte que ce sont des enfants.

L’action n’est plus là, elle a suivi la rue de la République et m’attend au métro St Cyprien. J’avance, et à ma surprise, petite course-poursuite en sens inverse.

Puis voilà, je rejoins l’action.

Les deux camps sont dans un face à face statique. Les CRS ferment la place, impossible d’aller vers “Patte d’oie”. La manifestation est terminée. Seul reste le conflit.

Les lycéens lancent ce qu’ils peuvent et ce qu’ils trouvent sur les CRS. Mais ces bras peu musclés et peut être un peu timides n’arrivent que très rarement à atteindre les forces de l’ordre. Les CRS ne bougent pas, ils tirent seulement une lacrymo de temps en temps.

Aujourd’hui je découvre que lorsque l’on est photographe, on n’a pas réellement de camp. On peut graviter entre les deux camps et prendre des clichés des deux côtés de l’action. Cela aussi je l’aborderai dans un autre article. L’importance de cette neutralité n’est absolument pas négligeable. On peut également s’attarder sur l’anonymat des personnes. Durant cette manifestation m’est apparue cette question : comment faire pour prendre des photos de gens sans que cela ne soit compromettant pour eux? En ai-je réellement quelque chose à faire? Et si oui dans quel camp ?
Un photographe rencontré ce jour là me glisse l’info. Lors des manifestations, tu peux prendre qui tu veux en photo, tant qu’il n’est pas le sujet de la photo. C’est à dire que le sujet est ” la manifestation” et pas “Nicolas Dupont, seconde 4 du lycée Machintruc qui se découvre une passion en lancer de pierre”. Je décide tout de même d’essayer de trouver des astuces pour que les lycéens restent anonymes : les prendre de dos (voir photo plus haut), cagoulés, ou dans une action qui cache leurs visages (voir photo plus bas). Quand cela ne marche pas, j’essaie de faire en sorte qu’ils ne fassent rien d’illégal sur la photo. La seule chose qui pourrait leur être reprochée est d’avoir été , comme moi, présent ce jour là à un endroit précis. C’est différent pour les professionnels (les CRS). Il est autorisé de les prendre en photo durant l’exercice de leur métier. Dernièrement c’est même une méthode que les manifestants utilisent pour que la loi soit respectée dans les 2 camps.

Reprenons pour ceux qui sont encore là

C’est donc lors d’une de mes incursions du côté de nos amis en bleu que j’entends qu’il est “trop tôt pour mater les manifestants. Il est préférable d’attendre une heure”. La nuit commencera à tomber à ce moment. La manifestation a moins de chance de se reformer après l’intervention des CRS. Les forces de l’ordre ont donc délibérément décidé ce jour là de laisser le quartier de St Cyprien aux mains des manifestants pendant une heure. En attendant, tout ce petit monde s’occupe dans un Baseball urbain de grenades lacrymos.

Devant cette absence de réaction, les manifestants décident alors de faire un feu.Voilà donc qu’au milieu de Toulouse on laisse brûler un feu qui par chance ne se propagera pas. Profitons de ce moment au coin du feu pour faire une petite leçon d’acronyme. Si comme moi vous avez des lacunes, que veut dire ACAB? …. Aucune idée? Cela signifie All Cops Are Bastards (« Tous les flics sont des bâtards »), manifester c’est bien, réviser son anglais c’est mieux!

16 h 45, la cloche retentit, l’école est finie pour aujourd’hui. Après cette bonne après midi, il est temps que tout le monde rentre chez soi. Les manifestants voient donc des murs de CRS se rapprocher d’eux lentement.

Une ligne des CRS s’avance de chaque pont, et vient presser les manifestants sur la place de St Cyprien. Sous la pression, les manifestants se voient dans l’obligation de se disperser dans les petites rues à proximité. Le plan des CRS se déroule à merveille, la manifestation implose comme un ballon de baudruche. Pour continuer la comparaison, c’est compliqué de remplir de nouveau le ballon une fois qu’il a explosé!

carte provenant de google map

Les pompiers profitent de la dispersion pour se faufiler et venir éteindre le feu. Les CRS attrapent quelques jeunes, les interpellent et en embarquent certains. J’avoue que je n’ai pas osé photographier cela. Un mélange de peur et d’incapacité à photographier discrètement de loin ont eu raison de ma motivation. La dernière découverte de la journée, c’est qu’une manifestation a une fin. Alors qu’une heure avant, une place habituellement très calme se transformait en une scène de guérilla adolescente, la dispersion à la bonne heure peut mettre fin à toute cette énergie. La cause est rattrapée par les obligations familiales et l’envie de jouir des plaisirs qu’apportent la fin de journée. C’est donc sur cette dernière observation que moi aussi je décide de rentrer chez moi.

C’est ivre de sensations que je traverse le pont. En seulement quelques heures j’ai eu l’occasion de découvrir un nombre de choses qui ,même 1 ans et demi, plus tard me font encore vibrer. Ce jour là j’ai eu peur, j’ai ri, j’ai toussé, j’ai vu. Je n’ai eu de cesse de voir des images que j’ai essayé de capturer. En temps que photographe c’est jouissif. Il y a des photos à prendre dans toutes les directions. Je me suis senti vivant! Emporté par un flot que je ne contrôlais pas et dont j’étais l’observateur omniscient. C’est certainement ce jour là qu’est née l’envie de faire du photo-journalisme. Une photographie où l’on ne contrôle rien et où on peut seulement se préparer en tentant d’imaginer ce qui va se passer, le doigt sur le déclencheur, prêt à figer une image unique.

La ville calme s’endort comme si rien ne s’était passé.

2 Replies to “Manifestations lycéennes 2018 ou les premières fois.”

  1. Magnifique, une belle définition (et un bel hommage) du photo-journalisme, de superbes photos pour nous emmener au cœur de l’action et nous faire prendre conscience de la réalité de cette manifestation. En ajoutant à cela un petit cours d’anglais ! Bravo 😉

  2. J’ai adoré lire cet article si bien rédigé! Nous suivons bien ton parcours dans la ville à travers la manifestation. Les photos sont très belles et illustrent à merveille ton propos! Rien à redire, bravo et continue comme ça 😊

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